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Quel impact des agents IA pour les développeurs et au-delà ?

Quel impact des agents IA pour les développeurs et au-delà ?

 

Article d’actualité dans la série sur l’IA, faisant suite à l’article sur le tournant de l’IA de la fin 2025, pour en explorer les conséquences.

 

Le code n'est plus réservé aux développeurs

Avec les agents, n'importe qui peut décrire un besoin et obtenir un logiciel fonctionnel.

Aujourd’hui, des profils non techniques (chefs de produit, analystes, chercheurs) génèrent déjà des outils internes, des scripts d'automatisation, voire des prototypes complets.

La barrière à l'entrée du développement logiciel s'effondre.

 

Une fracture dans la profession

Pour les développeurs, deux postures émergent. D'un côté, ceux pour qui le code est une fin en soi : l'artisanat du logiciel, le soin apporté à chaque ligne. De l'autre, ceux qui adoptent les agents comme levier de productivité, où le code devient un moyen et non un but. L'écart de productivité entre ces deux approches est déjà considérable et ne fera que s’accentuer.

Cette fracture se double d'une autre : les agents excellent sur des projets nouveaux, clairs, bien architecturés, là où le contexte tient dans une conversation. Sur les grands projets existants, avec leur dette technique, leurs conventions implicites et leurs dépendances enchevêtrées, l'IA reste moins efficace pour l'instant.

L’IA comprend bien ce qui est explicite, beaucoup moins ce qui est historique ou implicite.

 

Un nouveau rôle pour le développeur

Le quotidien du développeur se transforme

L'implémentation, qui occupait l'essentiel du temps, est de plus en plus déléguée et se recentre sur 3 axes :

  • la direction : que construire et pourquoi
  • l'ingénierie du contexte : fournir à l'agent les bonnes informations pour qu'il produise le bon résultat, ou mieux, les outils pour qu'il aille lui-même chercher l'information
  • la vérification : tests, revue, validation

Un pan entier du métier se déplace vers le branchement de l'IA aux outils et aux données : Skills, MCP (Model Context Protocol), intégrations aux systèmes existants.

Le développeur configure et connecte l’intelligence, autant qu’il écrit du code.

Du codeur à l'orchestrateur

Le savoir-faire ne disparaît pas, il migre. Savoir formuler un besoin, décomposer un problème, fixer des contraintes claires : ces compétences deviennent centrales. On ne lit plus chaque ligne de code générée, on supervise les résultats, on valide le comportement.


Mais cette délégation massive a un nouveau coût : le code slop. Du code fonctionnel mais médiocre, généré en masse, difficile à maintenir et que personne n'a vraiment lu. La dette cognitive s'accumule.

L'enjeu est de ne pas troquer la dette technique d'aujourd'hui contre une dette encore plus opaque demain.

Ce que les agents IA ne remplacent pas (encore)

Certaines compétences restent, aujourd'hui, hors de portée des agents :

  • La vision : que construire, dans quelle direction aller ?
  • Le jugement architectural : pourquoi cette structure plutôt qu'une autre ?
  • La validation : le résultat est-il correct, robuste, sûr ?
  • La responsabilité : légale et éthique, le code livré engage celui qui le signe, pas l'agent qui l'a généré.
  • L'exploitation : opérer des systèmes fiables en production

Conséquence : une mutation irréversible du métier

Je suis legacy. Nous développeurs sommes tous legacy. Le développeur de 2026 n'est plus celui de 2024 : écrire le code à la main n'est plus l'état de l'art mais un artisanat voué à devenir marginal, réservé à certains secteurs d'activité ou aux loisirs.

Même si le mot "développeur" va sans doute rester, le contenu du métier va changer de façon radicale.

Après une période de saine méfiance face à une nouvelle technologie très hypée, la communauté des développeurs est en train d'absorber le choc, de se familiariser avec les agents et d'inventer de nouveaux outils et processus pour coder avec les derniers agents.

Pour autant, le développeur de 2028 sera encore différent.

L'IA progresse encore, les labos d'IA ne manquent pas d'idées. Les efforts portent sur de nouveaux modèles plus performants, plus agentiques, plus autonomes, avec une mémoire et plus d'initiative. Il est probable que les développeurs aient encore à se réinventer dans les années à venir.

 

De nouveaux risques

Une transformation qui dépasse la tech

Les agents IA ne transforment pas uniquement le développement logiciel. La technologie actuelle est déjà capable d'assister ou d'attaquer (selon le point de vue) toute activité basée sur l’information et le raisonnement et majoritairement sur ordinateur. Les fournisseurs d'IA cherchent à s'imposer sur ces nouveaux marchés, comme l'illustre la sortie de Cowork, un assistant généraliste branché sur Claude, ou celle de l'offre Microsoft E7 visant à généraliser l'IA dans la suite Office. Et cela sans parler des développements futurs visant spécifiquement le travail de bureau et de la frénésie dans la robotique déclenchée par l'IA, qui promet des impacts aussi dans les métiers manuels.

 

Un impact incertain sur l’emploi

Les impacts sur l'emploi ne sont pas clairs, entre peur du chômage de masse (l'entreprise Block vient de licencier 40 % de ses 13 000 salariés en raison de l'IA) et espoir de création massive de nouveaux emplois suite aux gains de productivité apportés par l'IA (le paradoxe de Jevons).

Si effectivement l'IA remplace plutôt qu'assiste les salariés, il est toutefois difficile d'imaginer une masse de nouveaux emplois intellectuels qui ne seraient pas automatisables par l'IA.

 

Un possible renversement des valeurs

Ces bouleversements promettent un renversement des valeurs dans le monde professionnel, la supériorité des métiers intellectuels sur les métiers manuels étant remise en cause. L'effet étant généralisé, cela dépasserait la mutation de certains métiers (comme les développeurs) pour devenir une révolution sociétale et un renversement de la classe intellectuelle et créative.

Et si l'IA, avec sa bienveillance perçue et sa patience infinie pouvait faire l'essentiel d'un travail de manager ? Et si l'IA, avec sa capacité à synthétiser toute l'information disponible, prenait de meilleures décisions stratégiques qu'un dirigeant ? Les métiers manuels mais valorisés, comme l'artisanat d'art ou la cuisine, vont-ils devenir les derniers refuges ?

 

Explosion de l'usage et impact énergétique

Alors que les chatbots IA sont déjà un outil du quotidien pour des centaines de millions de personnes, de nouveaux usages de masse se profilent, autour de la mutation des réseaux "sociaux", avec déjà des interrogations sur la santé mentale par exemple.

Cette explosion de l'usage a des impacts, et les développeurs sont au premier rang parce que l'utilisation agentique est énormément plus gourmande qu'un chatbot. Les impacts viennent surtout des datacenters, qui consomment maintenant des dizaines de GW d'électricité (1 GW ~ puissance d'un réacteur nucléaire). Cette électricité produite et consommée aux USA provient majoritairement du gaz, et conduit donc à des émissions significatives de gaz à effet de serre.

 

Des risques géopolitiques et sécuritaires

Les nouvelles capacités de l'IA permettent d'exploiter efficacement d'énormes masses de données non structurées (texte, vidéo...), et donc de changer d'échelle sur la surveillance de masse automatisée, le renseignement/espionnage, et les usages militaires comme les drones armés autonomes, des problématiques illustrées par la rupture entre Anthropic et le ministère de la guerre américain.

 

La redistribution de la richesse

Si l'IA automatise une part significative des métiers intellectuels, des gains de productivité énormes sont attendus, donc une augmentation de la production de richesse. Aujourd'hui, les bénéficiaires évidents sont les fournisseurs d'IA et de puces de calcul, des entreprises gigantesques dont la trésorerie n'est déjà pas un problème. Jusque-là, une partie de la richesse était redistribuée par les salaires, encore que de moins en moins au XXIème siècle.

Si l'IA et la robotisation prennent effectivement une part croissante du travail et donc des revenus, la question politique de la redistribution de la richesse deviendra inévitable, sous peine de troubles sociaux de grande ampleur, le tout dans un contexte de rivalités géopolitiques exacerbées.

 

Conclusion

Depuis le tournant de la fin 2025, l'IA a percuté le métier de développeur traditionnel de plein fouet. Le constat est sans appel : avec les agents IA, écrire du code n’est plus la compétence centrale du développeurla valeur se déplace vers la vision, le jugement, l’orchestration et la supervision. Le savoir-faire ne disparaît pas, mais il se transforme radicalement et la transformation n'est pas terminée.

Et au-delà de notre profession, c'est toute une classe de métiers intellectuels qui est impactée, avec des questions ouvertes sur l'emploi, les inégalités, la surveillance, et l'usage responsable d'une technologie dont la puissance croît plus vite que notre capacité à en mesurer les conséquences.

Face à tout cela, il serait malhonnête de ne pas nommer ce que beaucoup ressentent sans oser le dire : de l'angoisse. Pas celle qui paralyse, mais celle qui accompagne les moments où le sol bouge sous nos pieds quand le monde que l'on connaissait se reconfigure plus vite qu'on ne peut s'y adapter. Reconnaître cette angoisse, c'est déjà refuser de la subir.

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